Rhizôme – LE DÉSERT MAUVE

 

Le génie du roman de Brossard tient à cet équilibre qu’elle y a trouvé entre la fiction — forte et empreinte de poésie, voire de fragilité — et l’aspect plus formel du processus de traduction. De même, cette création prend le pari de se maintenir sur la crête entre ces deux versants en proposant une traduction du Désert mauve du langage littéraire vers le langage cinématographique. Les processus de cette traduction étant la scène, c’est ce passage qu’incarne le spectacle.

Le désert mauve, c’est un récit dans le récit. Le roman s’ouvre sur Le désert mauve de Laure Angstelle (un personnage, une auteure fictive), un texte d’une quarantaine de pages relatant l’histoire de Mélanie, une adolescente de 15 ans vivant avec sa mère dans un motel qu’elle possède près de Tucson, Arizona. L’adolescente — qui n’est pas en âge de conduire — emprunte souvent la voiture de sa mère, une Mercury Meteor, pour rouler à tombeau ouvert dans le désert. Mélanie, avide, se cherche et cherche à comprendre ce que signifie ce mot : « réalité ». Son récit pose avec acuité les questions de la perception et du désir. L’autre récit, c’est celui de Maude Laures, une traductrice (tout aussi fictive) de Montréal qui, après avoir trouvé dans une bouquinerie le livre Le désert mauve (celui de Laure Angstelle), décide d’en faire la traduction. Pour ce faire, elle se plie à différents exercices afin de s’approprier son univers de fiction. Elle en décrit les lieux et les objets (la piscine, le révolver, l’auto), elle dépeint les personnages, leur imagine un décor, elle invente des dialogues entre eux, etc. Tous ces exercices mènent à la traduction, du français au français, et Le désert mauve de Laure Angstelle devient Mauve, l’horizon de Laure Angstelle traduit par Maude Laures.

Pour cette création, l’équipe est partie du postulat suivant : nous sommes Maude Laures. Ainsi, le spectacle déplace la dynamique entre fiction et processus qu’on retrouve dans le roman plutôt que de relater le récit du personnage de la traductrice.

Pas de personnage de Maude Laures dans le spectacle, donc. En lieu et place, une petite équipe de créateurs marche dans ses pas. Et au cœur de cette équipe, on retrouve, bien sûr, les poètes instigateurs du projet. Assis l’un en face de l’autre à chaque extrémité d’une table de travail, ils discutent ensemble d’un projet de film (ou serait-ce un spectacle finalement?). Des bulles de fictions s’immiscent dans leur discussion. Graduellement, ces bulles prennent de plus en plus de place (et des formes diverses) jusqu’à un point pivot où la fiction bascule en avant-plan.

Tout comme le roman, le spectacle entrelace processus et fiction, ouvrant des fenêtres sur l’univers de Mélanie. La partie « processus » se déroule sur la scène, celle « fiction » prend la forme d’images envahissant graduellement le décor, c’est-à-dire l’espace où évoluent, dans le temps du spectacle, les poètes se mettant en scène. Tout comme dans Le désert mauve, il y a donc deux niveaux de représentation : celui du processus — où l’on voit Nicole Brossard et Simon Dumas installés à une table de travail — et, enchâssé dans celui-ci, celui de la fiction, celle de Mélanie dans le désert de l’Arizona. Cette représentation-là prend la forme d’un film envahissant peu à peu le décor. Ces images apparaissent sur le mobilier, sur le dossier d’une chaise, par exemple, où la Meteor passe en trombe. Puis, sur la table de travail. Graduellement, les images (et les sons qui les accompagnent) prennent de plus en plus de place. Jusqu’à la prendre toute. L’évocation du récit fait place à sa matérialisation. La fiction reprend ses droits sous formes d’un film ayant envahi la scénographie. Brossard et Dumas deviennent alors les personnages de ce film — l’équivalent de celui de la traductrice — avant de disparaître, laissant toute la place à la « traduction ».

Spectacle librement inspiré du livre Le désert mauve de Nicole Brossard

une production RHIZOME
avec Simon Dumas et Nicole Brossard

Mise en scène • Simon Dumas
Assistance à la mise en scène et coordination • Geneviève Allard
Arrangements sonores • Marc Doucet
Images, vidéo, projections et éclairage • Marco Dubé
Maquette • Julie Lévesque

Source du texte : site internet des Productions Rhizôme (http://www.productionsrhizome.org/fr/)

En résidence chez Recto-Verso du 6 AU 24 novembre 2017