Me voici donc, au mitan de l’hiver, au début d’une expérience inédite : « libraire en résidence », dans le cadre du festival international du Mois Multi, à quelques jours de son ouverture tant attendue.

Car le festival promet de l’inattendu. À commencer par cette invitation que m’ont adressée les Productions Recto Verso l’automne dernier de contribuer à leur événement en exerçant mon métier de libraire. Côté Recto, comment ne pas avoir été enchanté par l’invitation voire, déjà sous l’effet d’un enchantement en découvrant le programme de cette 19e édition du festival, puisque tel est, précisément, l’effet qu’a recherché la commissaire Ariane Plante en opérant la sélection des œuvres multidisciplinaires qui le composent ?

Côté Verso, ma curiosité est prise de vertige devant la variété des œuvres et des technologies qui les mettent en scène… Face à ce qui m’apparaît comme autant d’étonnantes manifestations d’un théâtre technologique, sonore ou photo-acoustique mais sans parole (?) voire, sans nom (?), vais-je rester sans mots ? Saurai-je durant ce mois, multiplier les «passerelles» entre le monde du livre et le monde multi d’un réenchantement souhaité ?

Car le livre est d’abord affaire de mots. D’où le mot « théâtre » qui m’est venu spontanément, en lisant le programme, pour désigner ces œuvres qui impliquent une « camera oscura », un dispositif scénique, un déploiement dans la durée (je lis : 30, 40, 45, 90 minutes…), un habillage sonore et les savoir-faire technologiques d’un collectif d’artistes.

Mais voici, empruntés au programme même, les mots qui me semblent résumer parfaitement ce que j’attends de ce Mois Multi : des artistes illusionnistes, aux pratiques spectaculaires, avec des effets d’émerveillement.

Je m’attends aussi, au cours de ce mois, à me poser souvent la question : comment ça marche ? devant des dispositifs scéniques dont le fonctionnement, si j’ai bien compris, tire souvent ses effets de la compréhension scientifique de phénomènes naturels non perceptibles par nos sens, comme certaines longueurs d’onde. Soit dit en passant, les arts multidisciplinaires proposent donc un autre rapport à la Nature que, par exemple, l’art pictural…

Comment ça marche, puisque ça marche ? C’est la question que pose la Science face à la Nature. C’est aussi la question que suscite le tour de l’illusionniste ou de la magicienne qui nous émerveille.

N’est-ce pas en cela que le festival tire une part de sa magie ?

Autre question : le plaisir éprouvé par la maîtrise des moyens technologiques, cinétiques, informatiques que supposent ces 27 oeuvres ne fait-il pas écho, imperceptiblement, inconsciemment, au plaisir lointain, prométhéen, phylogénétique que durent ressentir les premiers humains lorsqu’ils firent l’acquisition technique du feu? Dans cet esprit, il devient amusant de noter que le Mois Multi débute le 2 février, Fête de la Chandeleur, qui est en quelque sorte une fête du feu.

Étant libraire, je représente ici une vieille technologie médiatique en quelque sorte, celle du livre papier, comme on dit maintenant, pour le distinguer du livre numérique. Media simple, le livre est sous sa forme actuelle un objet relativement récent, fruit d’innovations techniques comme le sont les multi media : d’abord l’invention de l’écriture vers 6 000 ans a.v. J.-C., puis celle du papier, apparu vers 300 ans a.v. J.-C., enfin, celle de l’imprimerie au XVe siècle qui le multiplie. Le livre est aussi multiple par ses contenus. Il y aura sans doute une leçon à tirer de la proposition de Recto Verso de faire coexister le livre et les arts multimédia pour son 19e festival.

Paul-Albert Plouffe
Libraire en résidence du Mois Multi 2018, Librairie Pantoute