DERNIÈRES NOTES DE JANVIER

24 janvier 2018. Je quitte la librairie vers 17h30. Je marche rapidement vers le Studio d’essai de la Coopérative Méduse, sis rue de St-Vallier, où les membres du Théâtre Rude Ingénierie (TRI) ont « exposé », si j’ai bien compris, le premier de quatre «moments» d’une oeuvre intitulée Saison complète, commandée par les Productions Recto-Verso pour le festival. C’est le Prélude au MM et l’atmosphère est accueillante, légère, festive, les membres de l’équipe du MM semblent ravis et conversent avec le public, les employés du bar s’activent, on sert des consommations, on offre des amuse-gueules, les voix, les échanges, les discussions emplissent de leurs indéchiffrables échos le Hall du 591, comme avant tout spectacle. Il y a même quelques enfants aux éclats de rire communicatifs…

C’est au bout du corridor, à gauche. Que vais-je y trouver ? Je ne connais pas le travail de TRI. Grâce au festival, je vais avoir la chance de «faire connaissance». Embrassant d’un rapide coup d’oeil la salle où je pénètre à l’instant, il me vient à l’esprit la tirade shakespearienne que prononce l’humanoïde Roy Batty, dans la nouvelle de Philip K. Dick, Blade Runner* «J’ai vu tant de choses que vous… ne pourriez pas croire»

Photo : Emilie Dumais
Exposition des «machines scéniques»

En effet, le premier des quatre «temps» de cette Saison introduit le public de ce soir dans les paradoxales « coulisses » de l’oeuvre à venir. Paradoxales, car rien ici ne nous est caché des singuliers objets, meubles, outils, attirail technologique, acoustique et étranges «machines sans dieux» (machinae sine deis) dont les six performeuses et performeurs (selon le programme) feront bientôt je ne sais quels usages.

Tout est sciemment disposé sur l’aire de jeu de la salle (plongée dans un envoûtant « mantra sonore »!), ce qui lui donne les allures d’un «salon des inventions»*. (Étymologiquement, machine a ce sens : «astuce», «invention ingénieuse».)

Dès l’entrée, à gauche, j’ai noté un dispositif électromécanique (?) actionnant un marteau qui percute, à intervalle aléatoire, un poinçon de métal maintenu au-dessus d’un large disque de marbre (?) blanc en lente rotation, piquant sa surface en détachant de fins éclats et une poussière qu’un pinceau mécanique balaie prestement d’un geste «élégant»… (Ironique analogie à la gravure d’informations sur disque dur?); au fond, un mécanisme à engrenages apparents et balancier (comme celui d’une horloge) actionne par son mouvement alternatif (on perçoit même un «tic-tac») la lente descente d’un poids (une pierre!) suspendu à plusieurs mètres du sol par une haussière coulissant d’un système de poulies : sous ce poids, on a placé un socle et une étrange figurine filiforme (en «robe longue»?) et blanchâtre (porcelaine?) arborant en guise de tête un crâne énorme… :  à proximité, une troisième machine, évoquant par sa structure un «métier à tisser» réduit en morceaux, par l’action combinée d’un outil à percussion programmé et d’un cylindre rotatif en bois hérissé d’acier, ce qui semble avoir été un large miroir (!), le tout alternant fracas et cliquetis de verre cassé…

 

Familier et inquiétant

Malgré l’étrangeté des fins, un singulier air de familiarité (!) se dégage de l’ensemble des éléments réunis ici : sans doute les proportions des meubles de bois qui forment l’assise des machines que je tentais de décrire, leurs rouages et mécanismes apparents, leurs  mouvements simples, archaïques* (percussion, rotation) leur confèrent cette allure de gros jouets qu’ont, par exemple, certains appareils pré-industriels illustrés dans l’Encyclopédie de Diderot*.

Sans doute aussi, le voisinage d’éléments aisément identifiables: simples tables de bois, chaises, réchaud, bols, assiettes, gâteau d’anniversaire (!), bougies… piano droit… nourrit-il l’illusion soudaine que nous serions, somme toute, en présence d’un espace domestique.

Mais le familier devient vite d’une inquiétante étrangeté* : comme si les machines ne suffisaient pas, on découvre ici et là trop de paires de ciseaux, trop de marteaux à portée de main posés près des bibelots décoratifs, trop de figurines «enfantines» menacées par des pierres suspendues aux cintres, trop de bibelots aux écarts anatomiques* pour ne pas suggérer, planant sur la scène, quelque maléfique dessein.

La table semble mise pour un théâtre que je soupçonne sans parole mais non sans cruauté, un théâtre qu’Antonin Artaud* déjà, appelait de ses voeux. Un théâtre de rude ingénierie quoi !

Enfin, je verrai bien.

Post-Scriptum
Je n’ai rien dit de la présence d’une autre «machine», une structure tubulaire high-tech, noire, articulée et, je crois, robotisée (?), équipée d’une plateforme roulante (dolly) et de caméras, dont l’usage sera, de toute évidence, d’enregistrer le film des événements, lors des performances des deuxième et troisième temps de l’oeuvre de TRI. C’est que, contrastant avec les machines ostentatoires dont je parlais, la machine qui donnera «à voir» (car le film sera projeté plus tard) est la machine la moins visible ici…

 

Livres

Voici la liste des livres qui me sont venus à l’esprit en rédigeant ces notes. Elle suit l’ordre de leur évocation. Ils sont simplement signalés dans le texte par un astérisque (*).

* William Shakespeare, Hamlet, éd. Gallimard, coll. Folio Classique, n. trad. Y. Bonnefoy, 2016.
* Philip Kindred Dick, Blade Runner, éd. J’ai lu, coll. SF, (éd. orig. angl. 1966-68) n. trad. S. Quadruppani, 2014.
* Jack Guichard et coll., 300 Inventions auxquelles vous avez échappées ou pas, éditions Larousse, 2017.
* André Leroi-Gourhan, L’Homme et la Matière, éd. Albin Michel, coll. Sciences d’aujourd’hui, n.e. 1993
* Roland Barthes, « Les Planches de l’Encyclopédie », in Le Degré zéro de l’écriture, suivi de Nouveaux Essais critiques, éd. du Seuil, coll. Points, n.e. 2014.
* Sigmund Freud, L’Inquiétante Étrangeté et autres textes, éd. Gallimard, coll. Folio bilingue, 2001.
* Écarts anatomiques et phénomènes de tératologie hantent également le conte pour adulte de Martine Desjardins, Maleficium, paru aux éditions Alto, coll. Coda, 2009-2011.
* Antonin Artaud, Le Théâtre et son Double, éd. Gallimard, coll. Folio, n.e. 1985.